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Autour d’un anniversaire à savoir exploiter

Père Volle, avez-vous remarqué comment on se met de nouveau à parler de Blaise Pascal ces temps–ci ? Un auteur qu’on pensait enterré depuis longtemps ! Pour nous, en tout cas, il n’est qu’un vague souvenir de nos temps de Seconde! Pouvez-vous nous en dire quelque chose de précis, au moins de quoi ne pas perdre la face dans le groupe d’amis où on nous tient quasi pour des théologiens ?

Père Volle : Ce me sera une joie. Votre auteur est pour moi bien autre chose qu’un souvenir. Je puis dire, sans forfanterie, qu’il m’a accompagné, sinon toute ma vie, du moins depuis le jour où est tombé sous mes yeux le petit livre du cardinal Garrone, Ce que croyait Pascal, édité chez Mame en 1969, c’est à dire depuis 40 ans. J’ai été émerveillé par certaines citations, et j’ai lu depuis lors toute la littérature à portée de main sur le personnage, notamment ses biographes, Henri Gouhier, Jacques Chevalier, Romano Guardini, Charles Journet et autres.

Alors nous sommes à bonne école ! Donnez-nous donc un résumé de vos lectures !

Père Volle : Je voudrais plutôt vous donner la curiosité d’aller aux sources. Qu’à votre tour vous repreniez la littérature correspondante. L’accès ne vous en sera pas difficile en ce moment. Le 350ème anniversaire de la mort de notre grand homme, le 19 août 1662, va sans doute faire plier les planches de nos librairies. Le premier fruit de vos lectures pourrait être pour vous ce qu’il fut pour moi une vive admiration pour l’intelligence de Blaise. Rien d’étonnant à ce que tant de convertis de haut vol, du genre Paul Claudel, François Mauriac, Jacques Rivière lui aient attribué qui un retournement religieux radical, qui le renforcement salutaire de ses convictions.

Une intelligence au service de la foi chrétienne, vous voulez dire ?

Père Volle : Essentiellement, certes, puisque je n’ai pas l’intention de l’auréoler en d’autres domaines, si ce n’est brièvement, pour « enrober » . Notre Blaise Pascal n’est pas d’abord un maître patenté de spiritualité, c’est avant tout un matheux et un géomètre, étoile de première grandeur dans un siècle où la science des chiffres et celle des lignes brillaient autant que celle des lettres. Et très pratique avec ça ! Il est à l’origine de tas de découvertes dont vous profitez en ce moment même, votre calculette, par exemple, vos ordinateurs, le bus que vous avez pris pour venir ici, etc... Figurez-vous qu’il a inventé une méthode d’apprentissage de la lecture aux enfants, qu’il a travaillé à l’assèchement des Marais Pontins, et j’en passe ! Homme de terrain presque autant que membre éminent des académies parisiennes de son temps, jusqu’à la Cour s’il l’avait voulu… ! Mais, convenons-en, c’est surtout son investissement dans le domaine religieux qui m’a intéressé en faisant sa connaissance, et vous intéresse vous-mêmes sans doute.

Oui ! Mais précisément ce que nous avons retenu surtout de nos propres lectures d’antan à ce niveau c’est qu’il était janséniste. D’aucuns maintenant en feraient un saint !

Père Volle : C’est aller un peu vite en besogne. Un saint, notre homme, non ! Mais un janséniste entièrement « fait maison », pas davantage.

On a argumenté à partir de ses accointances avec « Port-Royal », fait valoir ses Provinciales.

Père Volle : Je vois, mes amis, que vous en savez plus que vous ne vouliez dire. Je devrais me méfier de vous car ce ne serait pas la première fois que vous me mèneriez « en bateau » ! Avec un bon effet pourtant, celui de m’obliger à activer moi-même des batteries inexploitées… En l’occurrence, pour résister à l’idée d’un Pascal mort impénitent de l’hérésie janséniste. Que d’autres en pensent différemment, s’ils y tiennent ! Personnellement, je crois plutôt, sur le savoir de toute une flopée de biographes sérieux, qu’on ne peut admettre cela devant les dispositions de ses dernières années, et notamment de sa mort. Pour faire vite, on admettra que Pascal soit mort en bon catholique, et qu’il n’est mort en bon catholique que parce qu’il n’avait été jusque-là qu’un assez mauvais janséniste, un janséniste de service pour  les « Solitaires », ces « Messieurs » de «  Port-Royal » qui – tout en se méfiant d’ailleurs un peu de lui – l’avaient introduit dans leurs disputes avec Rome.

Profitant de sa célébrité ?

Père Volle : Oui, de son intelligence, de sa plume aiguisée, de son amitié, de la passion qu’il mettait en toutes ses œuvres. Car une fois qu’il était parti sur une piste, c’est un taureau qui fonce sur le chiffon rouge. Dans les 18 Provinciales mêmes on note assez, dès la 4ème, l’abandon des questions doctrinales en cause (sur les rapports de la grâce et de la liberté humaine, comme vous savez) pour un combat au profit de « Port-Royal » contre les Jésuites, ceux-ci étant supposés des suppôts du diable.

Il en reviendra ?

Père Volle : Péniblement, mais enfin suffisamment pour se croire en paix avec Dieu. Il s’excusera plus tard d’avoir été un serviteur trop docile de ses maîtres. Ainsi à une grande dame d’époque qui lui demandait là-dessus quelque explication. Si vous me permettez, je suspends un instant notre causerie pour chercher une référence chez Daniel Rops… Voilà, voilà ! Volume VII de son Histoire de l’Église, « Le grand siècle des  âmes », p.308 : « Par conviction, il accepta de ne plus obéir à ses seules convictions, de se faire le porte-parole du groupe de Port-Royal, l’avocat attitré de thèses qu’il n’acceptait pas toutes. A Madame de Sablé qui lui demandait un jour s’il savait sûrement tout ce qu’il mettait dans ces lettres (Les Provinciales), il répondit qu’il se contentait de mettre en œuvre les mémoires qu’on lui fournissait. Mais que ce n’était pas à lui d’examiner s’ils étaient fidèles. »

Mais c’est pas tellement joli çà !

Père Volle : Je vous l’accorde ! Et c’est pourquoi, avec d’autres motifs tirés de son rigorisme personnel, c’est pourquoi donc sa canonisation n’est pas pour demain. Tout en trouvant, en lui  comme en tout homme, à la fois doublure et conjonction entre le coté grâce et le coté faiblesse.  Et la courbe ascendante de sa sainteté. Car Pascal a beaucoup changé dans les deux dernières années de sa vie. On ne reconnaît plus le lutteur d’antan dans ce malade entièrement soumis à Dieu, patient, plein de bienveillance pour son entourage et surtout pour les pauvres.

Une coupure par rapport à ses engagements antérieurs ?

Père Volle : Oui, et brutale !

Due à quoi ?

Père Volle : Notre Blaise voit que la logique de ses positions premières l’amènerait à sortir de l’Église et cela l’épouvante. Jamais ! L’ « intérieur » qui était celui d’un vrai chrétien-catholique émerge alors, éventrant l’emballage déficient. Et cela sur une dispute violente avec ses amis jansénistes. Sa sœur Gilberte rend témoignage de l’édification qu’il a donnée par la suite jusqu’à sa mort ; la mort d’un saint, ça on peut le dire, même si elle ne suffit pas à le canoniser. Tout de même 50 prêtres à ses funérailles, ça a un sens, non ?

Alors le vrai Pascal, où peut-on le lire si les Provinciales rendent de lui un son spirituellement et doctrinalement plutôt pauvre ?

Père Volle : Il y a de toute façon intérêt à les lire quand ce ne serait que pour le style, mais le vrai « Pascal religieux », comme vous l’appelez, est ailleurs. Avant tout dans les Pensées, étrangères sauf quelques touches, aux pages polémiques que « Port-Royal » lui demandait. Et notamment dans des pièces comme Le Mémorial, Le mystère de Jésus, sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies.

C’est parallèle ou c’est successif ?

Père Volle : Question embarrassante ! Pascal menait tout à la fois. Il n’a mis la main à la pâte concernant les Pensées que trois ou quatre ans avant sa mort, mais il les avait dans la tête depuis longtemps en concomitance avec ses autres activités, donc au sein de son combat pro-janséniste marqué surtout par les Provinciales. C’est même intéressant de voir comment la même vie intérieure peut s’éclater de façon si cloisonnée, et co-exister dans un amour de Jésus-Christ permanent, particulièrement puissant depuis sa rencontre mystique avec Lui, le 23 novembre 1654. Et, suivant de peu cette date, les autres pièces mentionnées. Le « Pascal scientifique » n’est jamais très loin d’ailleurs de l’autre. C’est ainsi qu’il voit inaugurer, dans le faste, ses « carrosses à cinq sols », première entreprise de transports publics, le 18 mars 1662, donc à cinq mois de sa mort ! Dieu seul s’y retrouvera dans une tête aussi éclatée parfois qu’éclatante toujours ! Vous saurez dire tout cela à vos amis !

Père Volle, tout en vous écoutant avec intérêt, nous nous sommes quand même pas mal perdus. Il nous faudrait du matériau écrit pour soutenir le rapport de notre conversation d’aujourd’hui.

Père Volle : Pour une exploitation plus large du sujet, j’ai rédigé un petit livre qui pourrait répondre aussi à vos souhaits. Je vous en offre un exemplaire à chacun. Si vos amis s’y intéressent, je leur en ferai cadeau également. Et, tout comme vous, je suivrai l’actualité lorsque sera célébré le 19 août prochain, le 350ème anniversaire de la mort de notre grand homme. Pour le 300ème, il y avait 5000 personnes à la Sorbonne à lui tisser des louanges, autant de représentants des hautes sciences que d’académiciens. Ce sera plus réduit, évidemment, dans le contexte présent mais pas banalisé pour autant. Rien n’empêchera, en plus, quelque cérémonie religieuse dans l’église parisienne où il a été enterré, de Saint Étienne-du-Mont, près du Panthéon, encore qu’il n’en reste qu’une plaque, la Révolution étant passée par là ! C’était sa dernière paroisse. On pourrait s’y trouver en esprit de quelque façon, nous aussi, non ?

Mais oui, Père, avec plaisir, vous nous avez mis l’eau à la bouche ! Grand merci !

Père Volle : Il s’agit quand même d’un anniversaire à savoir exploiter !

 

Extrait de dictionnaire Larousse : Port-Royal, abbaye de femmes, fondée en 1804 près de Chevreuse (Yvelines), réformée à partir de 1608 par l’abbesse Angélique Arnauld et dédoublée en Port-Royal des Champs en 1625. Passée en 1635 sous la direction religieuse de Saint-Cyran, elle devint le foyer du jansénisme. Autour de la maison de Chevreuse où une grande partie de la communauté parisienne revint s’établir en 1648, se regroupèrent des solitaires, dits « les messieurs de Port-Royal ». A partir de 1646 la persécution s’abattit sur Port-Royal des Champs : les religieuses furent expulsées en 1709, l’abbaye démolie en  1710 »

Jansénisme

Extrait de l’Histoire de l’Église, résumé notamment dans A. Boulanger, ch. V , (spéculativement parlant et avant de prendre d’autres tournures au temporel) :

Doctrine s’essayant à concilier grâce divine et liberté humaine dans le choix moral. Avec une telle accentuation de l’élément divin qu’on s’y rapproche du calvinisme et de sa prédestination. Enseignée comme venant de saint Augustin par Jansénius, évêque d’Ypres, dans son livre l’Augustinus qui devient le maître-livre à penser  de Port-Royal, par l’entremise de Saint-Cyran, ami de l’auteur - Cinq propositions le résument, qui seront condamnées par Rome comme hérétiques. Le groupe de Port-Royal, Solitaires et Religieuses, leur reconnaît ce caractère, et à ce titre les réprouve, mais en même temps essaie de s’en tirer dans une distinction de droit et de fait : les cinq propositions sont condamnables, certes, mais elles ne sont pas dans l’Augustinus. La dispute s’éternise. Mis en mauvaise position notamment  accusé par les Jésuites (humanistes et enseignants concurrents), Port-Royal fait diversion en appelant Pascal à la rescousse. C’est la « charge cavalière » des Provinciales (1656-1657).  Elle accentuera  le caractère, depuis le début quelque peu politique, du jansénisme. Mais voici que, du jour au lendemain, Pascal lâche ses amis, les accusant d’incohérence. Il ne veut plus s’occuper de rien d’autre, dit-il, que de Dieu et des pauvres - De fait ! Acte !