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Parmi ses nombreux titres de gloire Newman est complaisamment donné comme le Docteur
par excellence de la conscience. Bien qu'il ait traité ce sujet dans nombre de livres,
prédications ou lettres de direction cette notoriété lui vient surtout de deux ouvrages nés, l'un
et l'autre, d'une occasion provocatrice : à savoir « L'Apologia pro vita sua » et la « Lettre au
duc de Norfolk » Donnons les circonstances qui, à quelques années de distance, les ont fait
naître. ^ g ^
Nous sommes en 1864 pour le premier. Newman a rejoint l'Eglise catholique en 4945. Non sans souffrances, comme on le sait. C'est alors qu'un pasteur anglican et romancier populaire, Charles Kingsley ( à l'époque professeur à l'Université de Cambridge et chapelain de la reine Victoria) s'illustre d'un article accusateur de sa loyauté. Faisant allusion à un certain sermon de Newman, d'une époque pourtant bien révolue, il écrivait notamment ces mots perfides : « L'amour de la vérité pour elle-même n'a jamais été une vertu aux yeux du clergé romain. Le père Newman nous informe qu'il n'est pas nécessaire qu'il le soit, et somme toute, qu'il ne doit pas l'être »Et encore : « Je sais qu'il a été soupçonné plusieurs fois - j'ai été tenté de le soupçonner moi-même - de composer un sermon entier non en fonction de son exergue ou de son sujet, mais pour introduire une seule insinuation rapide, un tour, une épithète, une seule petite flèche acérée, qu'en passant il lançait à l'insu de tous, comme une chiquenaude, jusqu'au cœur des initiés, y faisant pénétrer le fer de manière à ce qu'il n'en sortît, alors qu'il semblait suivre majestueusement le cours de sa calme éloquence, et ne prêter attention à personne, sauf peut-être à des êtres invisibles... » (« Apologia », p ;510)
Depuis sa conversion au catholicisme, Newman avait essuyé silencieusement bien d'autres insultes et calomnies ; cette fois il se décida à réagir. Une première raison fut sans aucun doute la mise en cause non seulement de son propre honneur mais de celui aussi du clergé catholique en son ensemble. Ensuite le désir de se laver, devant le public anglais tout entier, du soupçon de traîtrise et forfaiture dont on l'accablait : il aurait mené pendant longtemps un double jeu ? Il n'aurait eu de cesse de profiter de ses fonctions à Oxford pour orienter vers Rome ses élèves, amis, paroissiens ? Sur 574 pages, en 6 semaines seulement, à raison de 16 , voire une fois 22 heures d'affilée, sa plume faisant du « 35 kms par jour » (!), à partir de ses propres souvenirs et d'une vaste correspondance d'époque récupérée, il va établir sa bonne foi, mettre à nu sa conscience. Toute l'Angleterre éduquée va le lire et en convenir à la fin. Les spécialistes disent aussi qu'il voulait, en plusieurs passages, introduire des leçons de modération à l'adresse de catholiques intégrisants qui lui faisaient la vie dure...
Le succès du livre fut absolu. Il avait gagné ! Le regard du public se modifia non seulement en sa faveur mais encore, but essentiel, en faveur du clergé romain.
A l'intérieur de son grand livre, Newman va examiner une des accusations que Kingsley faisait aux théologiens moralistes catholiques en général, à saint Alphonse de Liguori en particulier, concernant leur légitimation du double-langage et autres formes biaisées de l'expression (note g de « L'Apologia », p 545 et suivantes ). Newman se défend d' être de ce bord. Il n'ignore pas pour autant les exigences communes de la vie civique et connaît l'intérêt du « probabilisme » en morale.
A l'intérieur encore du plaidoyer directement ou indirectement en sa faveur, Newman légitime les droits de la conscience humaine en général face à la loi.
La deuxième occasion qui lui est offerte de s'en faire le défenseur autorisé lui vient de la mauvaise humeur de l'ancien Premier Ministre anglais d'époque, William Gladstone, un ancien d'Oxford pourtant, 40 ans plus tôt. Mauvais perdant aux élections il publie un
pamphlet très violent contre les catholiques qu'il accuse de déloyauté vis à vis de la Couronne, au garde à vous devant le Vatican.
Nous sommes en novembre 1874. Cette fois encore Newman va riposter. Mais par respect pour le Ministre il le fera en s'adressant , non à lui directement, mais à un autre haut personnage du Royaume qui fut naguère un élève de l'Oratoire, le Duc de Norfolk L'argumentation de Newman porte sur deux points : 1° La valeur souveraine de la conscience correctement formée devant toute loi. Elle est alors la voix de Dieu. En cas de conflit avec l'autorité légitime le dernier mot lui appartient. 2° Le Pape lui-même est redevable devant sa propre conscience et ne saurait imposer ce qui la détruirait chez lui et chez les autres. Les catholiques ne sont en rien aliénés devant ses lois ou décrets. Allusion ici aux intégristes évoqués plus haut qui majoraient la portée normative de ce qui venait de Rome (après la décision conciliaire du concile Vatican su^F infaillibilité du Souverain Pontife)
« Le caractère impératif du devoir ne se mesure pas à ce qui est utile ou avantageux, ou à ce qui fait le bonheur du plus grand nombre, ou à ce qui est dans l'intérêt de l'Etat, ou à propos, ou assure le bon ordre, ou au « pulchrum ». La conscience est autre chose qu'un égoïsme prévoyant, ou le désir d'être logique avec soi-même. Elle est messagère de Celui qui, et dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce, nous parle d'une manière voilée, et nous instruit et nous gouverne par ses représentants. La conscience est le tout premier Vicaire du Christ, prophète en ses informations, monarque en son caractère péremptoire, prêtre dans ses bénédictions et ses anathèmes ; et, même si le sacerdoce pouvait cesser de se perpétuer dans l'Eglise, en elle le principe sacerdotal subsisterait et exercerait un empire... »
« Si dans un cas particulier on décide de prendre ce que dicte la conscience comme guide, sacré et souverain, avant de la faire prévaloir sur la parole du Pape, il faut bien réfléchir, prier, et employer tous les moyens possibles de se faire un jugement juste sur le point en question. De plus, l'obéissance au Pape jouit de ce qu'on appelle « la possession » ; c'est à dire que le « onus probandi », la charge de la validité de l'attitude contraire, comme dans tous les cas d'exception à une règle établie, incombe à la conscience. Si on n'est pas capable de se dire à soi même et en présence de Dieu, qu'on ne doit pas aller contre ce qu'enjoint le Pape, et qu'on n'a pas le cœur de le faire, le devoir est d'obéir à l'injonction et y désobéir serait une faute grave. Prima facie, c'est un devoir impérieux, ne fut-ce que par loyauté, de croire que le Pape a raison et d'agir en conséquence. Il faut vaincre cette attitude d'esprit si répandue dans notre nature, qui est mesquine, sans générosité, égoïste, par laquelle, dès qu'on entend parler d'un ordre, on se braque contre le supérieur qui le donne, on se demande s'il n'outrepasse pas son droit, et on est heureux d'aborder avec scepticisme une question de morale pratique."Il faut renoncer à s'entêter sur l'exercice d'un droit de penser, de dire et de faire exactement ce qui plait, en laissant tout simplement de côté les questions de vrai et de faux, de juste et d'injuste, la possibilité d'un devoir d'obéissance, l'amour de parler comme le supérieur et de toujours se raîîgéTà ses côtés. Si on observait cette règle nécessaire, il y aurait très peu de conflits entreTautorité du Pape et celle de la conscience. D'autre part, le fait que, dans les cas extraordinaires, la conscience individuelle, après tout, demeure libre, nous donne une garantie sure, si cela nous est nécessaire ( ce qui est une supposition absolument gratuite) qu'aucun Pape ne pourra jamais - comme l'objection le prétend - à ses fins personnelles créer une conscience fausse... »
« Si, après un dîner, on veut me faire porter un toast religieux (ce qui en fait ne semble pas très indiqué), je boirai - au Pape, s'il ;vous plaît, mais d'abord à la conscience, et au Pape en second.»
- Textes du 27 décembre 1874, en liaison, évidemment, avec la Lettre à Norfolk qui est du 14 janvier 1875. - Dans un autre ouvrage («Grammaire de l'Assentiment» (1870), s'agissant, il est vrai, de relations sociales en générai et de goûts, Newman y va même un peu
fort avec cette phrase tranchante : « En certaines circonstances l'individu a le droit de s'opposer au jugement du monde entier . »
On peut, certes, abuser de cet enseignement libérateur et tomber dans la « morale de situation » laquelle ne voit que le cas par cas, et le « moi » pour en juger. Ce qui est la plaie de notre temps en Eglise comme dans la Cité.
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