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Bonjour, Père Volle. Parce que c'est l'année jubilaire en l'honneur de saint Jean-Marie Vianney les 150 ans de sa mort, nous a-t-on dit notre paroisse organise un pèlerinage à Ars. Nous venons vous inviter.
P. Volle : C'est gentil de votre part. Et c'est à quelle date ?
Dans un mois, jour pour jour.
P. Voile : Dommage, je ne puis pas, mais vous saurez bien autrement tirer profit de la démarche. Vous aurez sans doute d'autres accompagnateurs.
Oui, bien sûr, mais nous aurions aimé vous avoir, vous nous auriez ainsi parlé en cours de route.
P. Voile : Je ne puis vraiment pas. Je prêche une Retraite spirituelle à vos dates. Tout au plus puis-je vous fournir quelques données de préparation aujourd'hui.
Il faudra s'en contenter ! Dites-nous au moins ce que vous avez recueilli de plus intéressant dans vos propres visites antérieures chez le saint curé.
P. Voile : Je vous renvoie d'abord ou plutôt à des lectures. Les biographies abondent. Si vous n'avez pas encore lu celle par Mgr Trochu, commencez par là. Elle est incontournable sur le curé d'Ars, sans vieillir avec le temps. Vous la trouverez dans toutes les librairies religieuses.
D'accord, mais ne pourrions-nous pas au moins savoir de vous les points forts de la démarche ?
P. Volle : Le Saint vous inviterait à faire une bonne confession !
On veut bien, mais ce qui nous intéresserait en ce moment ce serait de savoir ce que vous aimez voir ou revoir vous même lors de vos visites à Ars !
La connaissance globale étant acquise depuis longtemps, c'est pour moi maintenant affaire de détails, vous vous en contenteriez pour l'instant ?
Dites toujours !
P. Voile : J'aime m'attarder dans le presbytère d'époque et ses diverses pièces chambre à coucher, cuisine, dépendances... C'est rustique mais pas aussi pauvre qu'on aurait pu s'y attendre. Le saint curé avait un logement semblable à celui de ses braves paroissiens. Si on insiste aujourd'hui sur la pauvreté du lieu c'est en comparaison avec nos habitats modernes. On se demande par contre si le lit est bien celui des biographies puisque assez commun, lui aussi. Il est vrai que son propriétaire n'en faisait qu'un usage furtif, qu'on a pu retirer les sarments servant de matelas ou d'oreiller, paraît-il, et que le diable s'arrangeait encore pour lui compliquer le sommeil ! Passons à la cuisine : la présence de l'âtre rappelle son menu de pommes de terre. Pour qui les aime -et c'est mon cas avec du fromage et du lait, on y arrive ! L'affaire de patates cuites pour la semaine et consommées moitié moisies, ce serait un peu moins appétissant, mais j'aurais aimé constater ! Notre saint curé était très austère sans paraître pourtant excessivement bizarre. A fortiori faisait-il bien les choses lorsque il y avait chez lui réunion de prêtres.
II mangeait peut-être parfois chez l'habitant?
P. Voile : Non, il se l'interdisait, par ascèse ou plus simplement pour ne pas établir des différences entre les maisons. Il n'allait jamais non plus manger chez les Des Garets, châtelains du coin. C'est pourtant lorsqu'ils étaient à table qu'il allait
faire visite à ses paroissiens, sûr de les trouver à ce moment-là. Par délicatesse il arrivait juste à la fin, et raclait du dehors ses souliers ou sa gorge pour avertir de son arrivée et donner le temps de mettre un peu d'ordre ! Chambre et cuisine ont donné lieu à quelques dépravations, comme dans tous les lieux de pèlerinage où ne manquent pas les pieux vandales, mais c'est léger. Dans le petit musée d'à côté il y a deux reliques rendues par leur voleur après conversion, ça c'est drôle ! Et le flingot sensé devoir le protéger du diable, quelle histoire ! Autre chose, la bibliothèque du Saint : étonnamment fournie, quelques 400 livres dont plusieurs annotés de sa main !
Ne dit-on pas qu'il était ignorant ?
P. Voile : Eh bien, vous avez là la preuve du contraire ! Ignorant ? C'est lui qui se disait tel, surtout en pensant à ses difficultés avec le latin au temps de ses études cléricales, mais pas moins savant que ceux de ses collègues qui le dénigraient. C'est que notre saint homme ne se laissait battre par personne en fait d'humilité. Avec des astuces parfois inimaginables pour donner le change ! Vous lirez ça dans Mgr Trochu ! Figurez-vous par exemple qu'au début de son ministère à Ars, ceux que mécontentaient ses exigences firent signer une pétition pour demander son changement à l'évêque. Quelqu'un vint l'en avertir : « Il y a une pétition contre vous qui circule dans le village en ce moment... » « Oh je sais bien, répondit-il, j'ai signé, dans un coin mais tout le premier ! » Et de chercher à s'échapper, à trois reprises,
d'une charge dont il se jugeait incapable. Ce sont les paroissiens qui couraient alors après pour le rattraper !
Par exemple ! Ça, c'est pas mal !
P. Voile : Vous voyez que le climat avait changé à Ars à son sujet depuis le début ! A la fin ils avaient une grande crainte de le perdre. Avec un souci de sa santé particulièrement émouvant en ses derniers jours. Comme il faisait très chaud, les hommes montaient sur le toit de sa maison pour la rafraîchir en versant de l'eau sur les tuiles.
Ça, c'est du jamais vu !
P. Voile : Je le crois ! C'est que du dehors on se chargeait de dire aux villageois qu'ils avaient un trésor. Les gens venaient le trouver de tous les coins de France (100 000 en tout, paraît-il !) et puis l'empereur Napoléon III l'avait décoré (par personnes interposées et malgré ses rouspétances) de la Légion d'Honneur, pendant que son évêque le nommait chanoine (« Tiens, le camail fera bien pour mon vicaire ! », qu'il dit en le recevant !)
On a conservé ces souvenirs ?
P. Voile : Bien sûr ! En même temps que d'autres reliques dans le petit musée attenant, par exemple le flingot sensé devoir le protéger d'attaques du démon... ou de mauvais plaisants ! Et maintenant, si vous voulez bien, nous allons à l'église. Le saint curé y passait plus de temps que dans sa demeure personnelle, soit dans une prière
solitaire, soit dans ses divers ministères, messe, catéchisme, confessions surtout puisque c'est essentiellement pour se confesser qu'on venait le voir et qu'il y passait ordinairement le meilleur de son temps, du matin au soir. L'édifice en question se fait chercher à présent bien qu'il soit à 20 mètres. C'est qu'elle est désormais englobée dans un bâtiment plus vaste, agrandie et embellie notamment par les soins de Mgr.Bagnard, l'évêque actuel, à qui Ars doit bien d'autres initiatives, soit dit en passant, en particulier la fondation du Séminaire Saint Jean-Marie Vianney. Peut-être vous a-t-on dit dans votre paroisse que le Pape Jean-Paul Il était venu à Ars en 1986 ? Cet événement, de grande amplitude, est pour beaucoup dans l'essor de la ville en son ensemble, puisque plusieurs communautés religieuses sont venues s'ajouter depuis lors à celles qui s'y établissaient quasiment dès le temps du saint curé.
L'église du village n'a-t-elle pas à présent rang de basilique ?
P. Voile : Exact, vous savez tout ! Au moins pour ce qui se voit du dehors. Entrons à présent ! Vous m'avez demandé, au début de cette rencontre, de vous dire ce qui m'avait le plus intéressé personnellement dans mes premières visites ici. Et m'intéresse d'ailleurs pareillement aujourd'hui encore. Eh bien, c'est le seuil de la sacristie ! Les hommes se confessaient à l'intérieur et donc le foulaient aux pieds en entrant. Il a été enjambé par tant de monde qu'il en est devenu concave, comme une demi-lune ! Ne le racontez
pas, mais si personne ne me remarque j'y fais un bisou au passage. De quoi solliciter ainsi la grâce de savoir faire à mon tour. Une grande peinture murale nous dit quelque chose de l'extraordinaire charisme du saint curé en ce domaine. Je l'aime beaucoup et l'ai contemplée bien souvent. Nous y voyons un groupe d'une dizaine d'hommes attendant leur tour, plus ou moins agenouillés sur leur chaise. Devant eux il y a le Saint, revêtu du surplis et de l'étole violette. Il est debout, le bras tendu et pointant son doigt vers un des pénitents pourtant au milieu des autres. Ça veut dire : « Venez, vous, mon ami ! » L'interpellé en est tout saisi : « Moi ? » D'étonnement il en déséquilibre sa chaise. C'est bouleversant.
A côté il y a la châsse du Saint, bien conservé sous un revêtement de cire. Puis vous verrez, pendue au mur, une bannière aux effigies de la Vierge, avec l'inscription brodée : « Ô Marie conçue sans péché ». Elle était portée en procession aux grandes fêtes mariales. Ce qu'elle a de plus remarquable c'est sa date, 1843 il me semble vous vérifierez. Reprise bien évidemment du message de la Rue du Bac et de sa médaille miraculeuse (1830), cette inscription a été voulue par le curé d'Ars pour consacrer sous ce vocable sa paroisse à la Vierge. Antérieurement donc à la proclamation du dogme de l'immaculée Conception, par Pie IX, en 1854...
Ars devançait donc aussi Lourdes sur ce point ?
P. Voile : Oui, et Jean-Marie Vianney devançait Bernadette et le Pape !
Eh bien, on en apprend des choses rien qu'à vous écouter ! On n'aura plus grand chose à découvrir là-bas ! De quoi renoncer au voyage !
P. Voile : Non, car vous y trouverez des tas de détails supplémentaires, par exemple avec les vitraux, le diorama, le monument dit « de la Rencontre », la Crypte, les bâtiments du Séminaire... De toute façon, s'il ne s'agissait que d'un voyage vous pourriez croire à la rigueur que vous avez fait le tour, mais s'il s'agit d'un pèlerinage vous ne l'avez pas encore commencé ! Ce n'est pas maintenant et avec moi que vous allez vous confesser, ni ici que vous allez accomplir les démarches jubilaires. On vous a sûrement enseigné à la paroisse qu'elles étaient les conditions requises pour gagner l'indulgence. C'est à Ars et pas à Chabeuil que vous l'obtiendrez. Par contre maintenant vous aurez des choses à rapporter à vos compagnons de route. Ils vont être éberlués de vos connaissances soudaines !
On ne leur dira pas où nous les avons prises !
P. Voile : Vous me pardonnez donc de ne pas vous accompagner ?
A grand peine, mais enfin on est quand même contents de la visite !
P. Voile : En récompense vous saurez introduire une prière pour moi devant la châsse du Saint ?
C'est promis !
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